Les Bacini de la Maison Romane

Le musée de Saint-Antonin conserve un objet exceptionnel, le Bacino, datant de la première moitié du XIIe siècle. C’est d’ailleurs cette coupe de céramique qui a été à l’origine du musée lui-même, en étant offerte à la commune au début du XXe siècle à l’issue d’un circuit complexe : les fragments d’une coupe en céramique trouvés à la Maison Romane au moment des travaux de restauration avaient été remis pour étude à l’érudit montalbanais Édouard Forestié, imprimeur-éditeur et secrétaire général de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne. Après son décès en 1911, son fils Georges décide d’en faire don à la ville l’année suivante; cependant, les collections et dossiers d’E. Forestié ayant été transmis à son ami et président de la Société savante, le chanoine Fernand Pottier, celui-ci a officiellement ratifié le don de la Société à la commune de Saint-Antonin en 1921.

C’est à la suite à cette donation que la municipalité Capin décide d’ouvrir le musée « pour abriter son premier trésor. »

 

Des objets répandus dans tout le bassin méditerranéen

Le terme de Bacini s’est imposé pour désigner des récipients en céramique de forme ouverte (coupes, écuelles, plats) scellés dans la maçonnerie extérieure des édifices religieux et civils entre les XIᵉ et XVᵉ siècles. Les bâtiments ainsi décorés sont très nombreux en Italie, mais se retrouvent aussi en Grèce, en Espagne, en Corse et dans le sud de la France continentale.

Bacini provenant de la basilique San Piero a Grado à Pise. Début du 11* siècle, Muzeo nazionale di San Matteo (photos M-D Heusse)

 

Dans ses écrits archéologiques, Eugène Viollet-le-Duc développe plusieurs observations majeures concernant l’usage de ces céramiques. Tout d’abord, l’insertion de ces coupes vernissées au cœur des maçonneries est selon lui un procédé délibéré pour capter la lumière du soleil : la glaçure brillante de la céramique agit comme un miroir, créant des points de couleur vibrants qui tranchent sur les façades minérales. L’origine hispano-mauresque des poteries, la finesse et le raffinement de leur décor en font des objets précieux et un marqueur de richesse qui atteste le haut niveau social du propriétaire du bâtiment.

Pendant longtemps, l’historiographie a considéré la France continentale comme totalement étrangère à cette tradition. Un seul monument faisait exception : la Maison romane, ancien Hôtel de Ville de Saint-Antonin. Des chercheurs ont ensuite identifié quatre autres sites: à Peille (Alpes-Maritimes), Pont-Saint-Esprit (Gard), à l’abbaye cistercienne de Silvacane (Bouches-du-Rhône),  à l’église Saint-Véran d’Utelle (Alpes-Maritimes), dans lesquels des cavités alignées et parfois même des coupes de céramiques sont encore parfaitement visibles. Il est intéressant de noter que les deux sites civils mentionnés possédaient, comme la Maison Romane, des fonctions de justice : le « Palais du Juge Mage » à Peille, et la « Maison des Chevaliers » à Pont-Saint-Esprit, hôtel particulier qui abritait la Cour commune de justice en 1340.

Le décor fastueux de Saint-Antonin

 

Emplacements des bacini sur la façade de la Maison romane (photo Réginald Sorbara)

La façade de la Maison Romane de Saint-Antonin comporte 14 emplacements de bacini, ce qui en fait le bâtiment médiéval qui en exposait le plus grand nombre en France. Ils s’inscrivent sur toute la longueur de la façade; neuf d’entre eux sont en ligne entre la claire-voie du premier étage et les fenêtres géminées du second, et cinq autres entre ou au dessus de ces fenêtres à l’étage supérieur.

 

Les alvéoles des bacini sont creusées dans la pierre avec une très grande précision pour correspondre aux profils des coupes, tous différents comme en atteste les relevés faits par le service de l’Inventaire général. Ces relevés montrent également que les diamètres des céramiques varient légèrement.

 

 

 

Il est plus difficile de se représenter les décors des différents plats puisque un seul Bacino a été conservé. Celui-ci a fait l’objet d’un relevé précis par Viollet-Le-Duc, et le dessin publié dans son Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carlovingienne à la Renaissance montre un objet beaucoup mieux conservé que le fragment qui nous est parvenu.

C’est ce constat, ainsi que la différence de couleur du décor entre la coupe conservée et le dessin, qui a fait longtemps croire que deux Bacini avaient été trouvés à Saint-Antonin, l’un conservé par Viollet-Le-Duc et l’autre remis à Edouard Forestié. Mais la très grande similitude entre les deux décors a persuadé les chercheurs qu’il s’agissait bien du même objet.

 

Viollet-Le-Duc, Eugène, Dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carlovingienne à la Renaissance, tome II, 1871 (dessin et texte)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour son étude sur la Maison Romane, Maurice Scelles a retrouvé un devis en date du 29 mars 1844 qui prévoit, outre des travaux de construction et de charpente, « la fabrication de treize plats en terre cuite émaillée pour la façade du bâtiment », ce qui donne à penser que le bacino trouvé sur place était en assez bon état pour pouvoir être fixé dans le quatorzième emplacement, et également que Viollet-Le Duc avait prévu de donner à la façade son lustre initial en replaçant des coupes en céramique vernissée dans toutes les alvéoles.

 

Bibliographie:

  • Sur la Maison Romane de Saint-Antonin : Scelles, Maurice, La Maison romane de Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne), Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France. Texte : LA MAISON ROMANE DE SAINT ANTONIN NOBLE VAL
  • Sur les cinq bâtiments ornés de Bacini dans le sud de la France : Nicolaï Alexandre, Vallauri Lucy. A propos des céramiques ornementales sur les édifices médiévaux du sud de la France. In: Archéologie du Midi médiéval. Tome 4, 1986. pp. 103-111 Texte de l’article

Marie-Dominique Heusse

 

📌  À noter : le Bacino de Saint-Antonin sera présenté au public dans le cadre de l’exposition Curiositat(s), Une traversée des collections d’Occitanie, Toulouse, du 25 septembre au 4 décembre 2026. À lire ici